La poésie peut être une arme. C'est ce que nous prouvent des citoyens de la ville de Leon, en Espagne, opposés au processus de privatisation de leur eau.
L’« intifada poétique » parcourt les fontaines de la ville en déclamant des vers pour presser le maire de respecter son programme et conserver la gestion publique de l´eau.
« Il s´agit d´une « intifada poétique » contre le mensonge du maire sur la privatisation de l´eau. Nous n´allons pas lui lancer une chaussure pour son manque de dignité, mais, comme l´a dit le poète libanais Adonis, « aux politiciens qui n´ont pas de parole, il faut parler de façon poétique. » » C´est avec ce discours prononcé à plein poumon au coeur du conseil municipal tendu de janvier dernier à la mairie de Leon que Ramiro Pinto a commencé à réciter des vers. Après deux avertissements, le maire a ordonné à la police d´évacuer la salle. Pinto courait parmi la foule sans cesser de déclamer à haute voix. El Observador lit dans les chroniques comment plusieurs policiers ont maîtrisé ce dirigeant écologiste, l´ont jeté à terre et après beaucoup d´efforts sont arrivés à faire sortir de la salle sa volumineuse anatomie. Mais la flamme avait pris.
Les récitants étaient dispersés dans toute la salle et récitaient des poèmes comme celui de Juan Carlos Yago « De Leon, l´eau et l´amour ni s´achètent ni se vendent. Qui peut en savoir la valeur ? Ce sont des cadeaux de la vie, de Dieu, qui valent toujours plus qu´ils ne coûtent. Chassez les proxénètes qui se couchent en rêvant d´engraisser la belle eau de Leon ! D´engraisser et d´augmenter leurs misérables comptes courants, la vieille histoire du monde, vil métal et vil commerce avec les belles eaux courantes cristallines, peuple de Leon, ne vendez pas les jeunes chanteuses et laissez-les recueillir l´eau dans leurs cruches et leurs vases ! »
Le conseil municipal de Leon avait été convoqué pour approuver, entre autres questions, la privatisation de l´eau de la ville -« semi externalisation » de 49% du service- et on le prévoyait agité. De nombreuses personnes portaient des pancartes car la question avait provoqué une grande polémique sociale et politique. Elle avait même entraîné la démission de la conseillère déléguée à l´environnement qui avait manifesté son « profond désaccord » avec cette décision. Ramiro Pinto n´était plus dans la salle, et pourtant, la poésie continuait.
« Une eau pure, si limpide qu´il est dommage de la regarder. J´évoque la terre de mon enfance, comblée, comblée d´eau. Tendre pays, et dans la rivière, un conte. Des eaux qui sautent en descendant, on voit la main obscure. Hélas j´ai le visage vendu, hélas j´ai le regard perdu ! Avec son rire frais... Pourquoi as-tu honte de moi ? Ne me privatise pas, je suis à tous, à toi aussi. Laissez-moi, laissez-moi courir dans les mains du peuple... et mourir dans l´océan pour cette fois. Vendu de l´eau, je suis transparente, toi tu ne l´es plus. Laisse-moi vivre, ma mère la vie t´aime, et ne veut pas te partager. »
Et tandis que l´air s´emplissait de vers, les agents de la police municipale s´efforçaient d´évacuer les personnes qui restaient dans la salle. Les conseillers du PSOE et de la « Únion del Puebo Leones » (qui gouverne la ville) avaient déjà abandonné leurs bancs. Ceux du PP, en silence, regardaient le spectacle. Les vers continuaient.
« Si nous voulions fermer les yeux de tant d’image municipale infâme, nous ouvririons cette mairie pour sentir le drapeau de l´eau et la patrie des fleurs ». Ce qu´on a appelé l’« intifada poétique » contre le mensonge du maire » avait atteint son but de « briser » l´assemblée, mais pas d´empêcher la privatisation de l’eau. Malgré des cris et protestations dans la rue, la mesure fut finalement approuvée.
Mais cette affaire n´est pas terminée. Le week-end dernier 2000 personnes ont participé dans les rues de Leon à la manifestation convoquée contre la privatisation de l´eau. Quelques semaines auparavant, «l’ Intifada poétique » avait parcouru toute la ville en récitant de nouveaux poèmes écrits par des citoyens contre cette mesure. « Malgré la neige, nous étions assez nombreux, et on nous applaudissait et on nous lançait des fleurs des fenêtres », raconte Ramiro Pinto, qui a expliqué à El Observador le motif de cette forme de protestation qui concrétise l´opinion de Gabriel Celaya : « La poésie est una arme chargée d´avenir ».
« Le programme électoral avec lequel le parti socialiste a gagné les élections disait clairement que la gestion publique de l´eau serait respectée, c´est pourquoi nous sommes nombreux à être indignés, car c´est avec nos voix qu´on réalise une privatisation à laquelle nous nous opposons. Nous avons pensé lancer une chaussure au maire en signe de protestation, mais cela nous paraissait trop brusque. C´est alors que vint à Leon le poète libanais Ali Ahmad Adonis et nous dit qu´il fallait lancer des mots, et non des objets », résume Pinto.
La Plateforme contre la Privatisation de l´Eau à Leon a été créée il y a plusieurs années, car on a déjà tenté d´approuver cette mesure durant des législatures antérieures. Elle intègre de nombreux syndicats, organisations sociales et de quartier de la ville. Actuellement elle a recueilli plus de 3 500 signatures pour paralyser une mesure sur laquelle s´obstine le maire Francisco Fernandez (PSOE), mesure qui, en plus de lui coûter une partie de son équipe et une forte opposition sociale, peut lui coûter son poste aux prochaines élections municipales.
Traduction d'Anne-Marie RAVIER-PIQUET
Article paru le 10/02/09 dans la revue El Observador